La sophrologie comme expérience vécue, la théorie polyvagale comme grille de lecture
Depuis quelques temps, la « régulation du système nerveux » est partout. Sur les réseaux sociaux, dans les podcasts et dans les livres consacrés au stress ou au psychotraumatisme, on parle de système nerveux autonome, de nerf vague, de sécurité intérieure, de mobilisation, de figement… et, bien sûr, de théorie polyvagale.
Je me suis moi aussi passionnée pour ce sujet.
J’ai dévoré le livre de Deb Dana, écouté de nombreux contenus, approfondi la théorie polyvagale et fait des ponts avec les approches que j’utilise déjà. J’ai également suivi, auprès d’Alexandra Behar et de son école, l’Académie Polyvagale, une formation conçue pour les thérapeutes, afin d’intégrer plus consciemment la régulation du système nerveux à l’ensemble de mes accompagnements.
Et, j’ai pris conscience à quel point la sophrologie est, en elle-même, un précieux outil de régulation du système nerveux.
La théorie polyvagale ne vient pas ajouter à la sophrologie une dimension qui lui aurait jusque-là manqué. Elle offre plutôt une grille de lecture pour comprendre ce que la sophrologie soutient déjà à travers le souffle, le mouvement, les sensations, l’attention, la voix et la relation.
Elle apporte des mots et des pistes d’explications physiologiques à une expérience que la sophrologie propose depuis longtemps : celle d’un corps qui peut relâcher certaines défenses, retrouver des appuis et redevenir plus disponible.
C’est précisément ce lien entre sophrologie et régulation du système nerveux que j’ai envie d’explorer ici.
La sophrologie : une méthode fondée sur l’expérience
La sophrologie a été créée par le neuropsychiatre Alfonso Caycedo à partir de 1960, plusieurs décennies avant la formulation de la théorie polyvagale par Stephen Porges.
Pour construire sa méthode, Caycedo s’est nourri de la phénoménologie et de l’existentialisme, mais aussi du yoga, du bouddhisme tibétain et du zen. Il y a puisé des pratiques fondées sur l’expérience : le souffle, la conscience corporelle, le mouvement, la méditation et la qualité de présence.
Il ne disposait pas des connaissances actuelles sur le système nerveux autonome pour expliquer précisément pourquoi ces pratiques pouvaient faire du bien. Il en observait les effets et a construit sa méthode à la rencontre de la médecine, de l’exploration de la conscience et de l’expérience vécue. Les connaissances actuelles viennent aujourd’hui éclairer certains de ces phénomènes.
Il ne s’agit donc pas de confondre la sophrologie avec la théorie polyvagale : elles ne sont nées ni à la même époque ni dans le même champ. Mais elles peuvent dialoguer et s’éclairer mutuellement.
Comment la sophrologie peut-elle soutenir la régulation ?
Réguler son système nerveux ne signifie pas être calme en permanence. Nous avons besoin de mobiliser notre énergie pour agir, nous défendre, poser une limite ou relever un défi. La régulation désigne plutôt notre capacité à traverser différents états, puis à revenir vers suffisamment de sécurité, de présence et de disponibilité lorsque les circonstances le permettent de nouveau.
La sophrologie passe d’abord par le corps. Elle propose de sentir ses appuis, de percevoir sa respiration, de relâcher certaines tensions, de mobiliser doucement le corps et d’accueillir les sensations. Elle peut aussi faire appel à des images ou à des souvenirs ressources.
Toutes ces propositions peuvent transmettre au système nerveux de nouvelles informations et soutenir ses capacités naturelles de régulation.
Le contact des pieds avec le sol peut redonner une sensation d’appui. L’attention portée à l’environnement permet d’observer qu’ici et maintenant, il n’y a peut-être pas de menace immédiate.
Une respiration douce, avec une expiration légèrement plus longue, peut favoriser le retour vers un état plus apaisé. De petits mouvements peuvent remettre de la vie et de la mobilité là où le corps s’était figé.
La voix du sophrologue, son rythme et la qualité de sa présence jouent également un rôle. Nous ne nous régulons pas uniquement seuls : la relation peut elle aussi transmettre de la sécurité. C’est ce que l’on appelle la corégulation.
La recherche ne permet pas d’affirmer que tout exercice de sophrologie produit automatiquement un effet précis sur le système nerveux autonome.
En revanche, les études sur la respiration lente montrent qu’elle peut influencer l’activité du système nerveux autonome et certains marqueurs, comme la variabilité de la fréquence cardiaque. La physiologie contemporaine éclaire ainsi ce que les traditions corporelles et contemplatives expérimentent depuis très longtemps.

Réguler ne signifie pas toujours se détendre
Regarder la sophrologie sous l’angle de la régulation du système nerveux affine surtout la manière d’accompagner.
Une proposition qui apaise une personne peut en insécuriser une autre. Fermer les yeux, respirer profondément, rester immobile ou porter son attention à l’intérieur du corps n’est pas confortable pour tout le monde.
Lorsqu’une personne est très activée, ralentir brutalement peut être difficile, voire contreproductif et amener du figement.
Par ailleurs, si elle se sent figée, absente ou sans énergie, rechercher uniquement la détente peut parfois renforcer cette sensation. Garder les yeux ouverts, regarder autour de soi, sentir un objet dans ses mains ou retrouver progressivement du mouvement peuvent alors être plus soutenants.
Qu’elle se sente libre d’ajuster une proposition, de bouger, de s’arrêter ou de choisir une autre manière de faire est essentiel pour moi. Cette liberté redonne du choix au corps. Le sentiment d’être coincé, contraint ou sans possibilité d’agir peut, au contraire, être perçu par le système nerveux comme un signal de danger.
Apprendre à prendre soin de son système nerveux
Dans ce cadre, la personne reste actrice de son expérience. Elle apprend peu à peu à repérer ses états et ses sensations, et à identifier ce qui peut la soutenir. La sophrologie ne vise donc pas seulement à offrir un moment agréable pendant la séance : elle transmet des outils que chacun peut s’approprier pour prendre soin de soi de manière plus autonome.
La répétition, l’un des principes fondamentaux de la sophrologie, prend ici tout son sens : notre organisme apprend à partir de ce qu’il vit de façon répétée.
Quelques instants passés dans un sentiment suffisant de sécurité, renouvelés régulièrement, peuvent rendre cet état progressivement plus familier et plus accessible. Il ne s’agit pas de forcer le corps à se calmer, mais de lui permettre de découvrir et de renforcer d’autres chemins possibles.

Une nouvelle carte pour éclairer une expérience déjà là
La sophrologie permet de vivre une expérience concrète : revenir au corps, écouter sans juger, retrouver des appuis, mobiliser ses ressources et apprivoiser peu à peu une autre manière d’être en lien avec soi.
La théorie polyvagale, quant à elle, offre une carte supplémentaire pour comprendre certains vécus, affiner mes observations et choisir des propositions plus ajustées. Elle donne aussi davantage de sens, à mes yeux, à de nombreuses pratiques sophrologiques.
Les connaissances actuelles ne remplacent pas la sophrologie et ne viennent pas lui donner une légitimité dont elle aurait été dépourvue auparavant. Elles offrent de nouveaux mots et de nouveaux repères pour comprendre pourquoi le souffle, le mouvement, l’attention au corps et la qualité de présence peuvent nous faire du bien.
Et peut-être est-ce cela que je trouve le plus précieux : lorsque des approches nées à des époques différentes se rencontrent, elles peuvent s’éclairer mutuellement, au service d’un accompagnement toujours plus respectueux de la personne, de son rythme et de son histoire.
Pour aller plus loin
- Stephen W. Porges, The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-Regulation.
- Deb Dana, Ancré : comment apprivoiser son système nerveux grâce à la théorie polyvagale.
- Andrea Zaccaro et coll., « How Breath-Control Can Change Your Life: A Systematic Review on Psycho-Physiological Correlates of Slow Breathing », Frontiers in Human Neuroscience, 2018 : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30245619/
- James Nestor, Respirer.
- Stéphanie Brillant, L’Incroyable Pouvoir du souffle.
Cet article propose des repères de compréhension et ne remplace pas un avis ni un accompagnement médical.
